Printemps arabe, quatre saisons plus tard

Tunisie : témoignages de familles de martyrs et blessés du Printemps arabe

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Publié le 23/11/2012
Walid et sa famille

Le Kram, bastion de rébellion à Tunis

Mounira est attablée au côté de Lotfi. Elle aussi a perdu un frère, Tahar, 42 ans. Père d’une famille de trois enfants, il est parti sans connaître le petit dernier, naît quelques semaines après sa mort. Sa femme, désormais seule et sans emploi, ne perçoit aucune source de revenu. Ses enfants ne travaillent pas, le plus grand n’étant âgé que de 16 ans.

Très remontée, Mounira raconte : « Le Kram a toujours été un bastion de rébellion à Tunis. C’est un quartier chaud, souvent réprimé sévèrement par la police. »

D’ailleurs, si Ben Ali a subitement quitté son palais, le 14 janvier, c’est, d’après elle, parce-que le Kram a commencé à « bouger ».

Elle explique : « Au lendemain de la fusillade du 13 janvier, on est sorti en masse. Notre plan, c’était d’attaquer le palais de Carthage. C’est à ce moment que les conseillers de Ben Ali lui ont dit de partir. » [ndr : le 14 janvier, jour de la fuite de Ben Ali, environ 5 000 personnes en partance du Kram se seraient dirigées, en effet, vers le palais présidentiel, situé 3 kilomètres plus loin.]

20 000 dinars pour chaque mort

Depuis le décès de leurs proches, les habitants du Kram ont reçu la visite de plusieurs associations. La ministre des Affaires de la femme de l’époque, Mme Lilia Labidi , les a également rencontrés. Des compensations financières ont été reversées aux familles de martyrs, comme on les appelle désormais, ainsi qu’aux blessés de la révolution : 20 000 dinars tunisiens pour les morts (environ 10 000 euros), 3 000 dinars pour les blessés (environ 1 500 euros).

Pour autant, Mounira et les autres se sentent abandonnés : « On ne croit plus aux associations, accuse Mounira. Elles bougent peut-être pour les villes plus médiatisées comme Kasserine, mais pour nous, au Kram, elles n’ont rien fait jusqu’à maintenant. »

Puis : « La ministre ? Elle a promis de soutenir les familles et de parler de nous au gouvernement. Mais depuis, plus aucune nouvelle. Elle avait promis aussi d’organiser pour les enfants une colonie de vacances à Hammamet [cité balnéaire, proche de Tunis]. Depuis, on l’a plus jamais revue… »

Elle conclut alors :

« Les 20 000 dinars ne sont pas une compensation. Nous, ce qu’on veut, c’est une véritable reconnaissance de l’État. Il n’y a eu aucun hommage officiel. Même pas un jour de deuil. Mais ce qu’il faut, surtout, c’est que la justice règle le compte des responsables : ceux qui ont tiré, et ceux qui ont donné l’ordre de tirer. On veut que justice soit faite. »

Et Lotfi de rajouter :

« En tant que citoyen tunisien, le gouvernement doit voir ce qu’il peut faire pour les gens qui ont versé leur sang et perdu leur vie pour la liberté. C’est grâce à eux que Ben Ali est parti. »

Walid, 23 ans, handicapé à vie

Quelques pâtés de maisons plus loin, Walid, 23 ans, est assis sur le canapé du salon. À ses côtés, sa mère, son père, et un ami venu lui rendre visite. Walid vient de prendre son traitement quotidien, et fais quelques grimaces. Sa peau le tire. Les vis et la barre métallique qui lui sortent de la jambe l’empêchent de se mettre à son aise.

Alors qu’il tentait de fuir l’assaut de la police, le 13 janvier, il reçoit une balle en pleine jambe. Son tibia explose sur le coup. Transporté d’urgence à l’hôpital, il échappe de peu à l’amputation. Aujourd’hui, il en est à sa sixième opération.

« Les 3 000 dinars de compensation donnés par le gouvernement, raconte-t-il, ça a tout juste payé la première opération. Chacune d’entre elles coûte justement 3 000 dinars. Et là, j’en suis à la sixième… Fais le compte ! Aujourd’hui, j’ai même du mal à payer le transport jusqu’à l’hôpital. »

Il rajoute que cela aurait pu être pire. Un de ses voisins, Mohamed, est lui, devenu tétraplégique à 22 ans.

Tout comme Mounira, bien plus que de l’argent, c’est une reconnaissance de l’État que Walid réclame :

« Avant, j’étais productif, j’aidais ma famille. Je travaillais pour payer mes études. Maintenant, je n’ai que 23 ans, et je serai handicapé à vie. Si j’étais aisé, je ne prendrais même pas leur argent. Ce que j’attends avant tout, plus qu’une aide financière, c’est la reconnaissance morale. »

Des stèles en hommage aux martyrs ont été apposées par les habitants. Sur celle-ci : « Ici est mort en martyr Montassar Ben Abdallah, pendant la révolution tunisienne. » (Cliquer pour agrandir).

En attendant la reconnaissance tant réclamée, les habitants du Kram se sont cotisés pour rendre hommage à leur manière aux disparus : huit stèles ont été parsemées autour de l’avenue du 5 décembre, artère principale de la ville. Une pour chaque personne tombée, ce 13 janvier 2011, au Kram et dans le centre de Tunis.

Épilogue

À l’époque de notre rencontre, en juillet 2011, chaque famille du Kram avait entamé une action auprès de la justice. Toutes les affaires concernant les martyrs de la révolution ont été placées sous la coupe du tribunal militaire. Une décision d’exception vivement contestée par les familles de tout le pays.

En février 2012, plus de quatre saisons après le Printemps arabe tunisien, le ministère de la Défense nationale publiait un communiqué, dans lequel il s’engageait à rendre justice aux ayants-droits des personnes décédées au cours des manifestations.

Un procès s’est tenu, au tribunal militaire de Tunis, le 19 juillet 2012, dans l’affaire des martyrs et blessés du Grand Tunis (dont dépend le Kram), ainsi que de cinq autres gouvernorats. 43 accusés étaient jugés pour homicides volontaires ou tentatives de meurtre à l’encontre de 43 martyrs et de 96 blessés. Plusieurs non-lieux ont été prononcés, provoquant l’ire des familles présentes.

Quelques jours après ce verdict, les familles du Kram entamaient une grève de la faim.

Le 2 août dernier, Lotfi, devenu porte-parole des familles des martyrs du Kram, présentait devant la presse des « preuves accablantes » de la responsabilité des forces armées dans la mort de son frère et celle des autres.

Il accuse, entre autre, le ministère de la Santé d’avoir livré de faux certificats médicaux, attestant mensongèrement que les manifestants sont morts d’arrêt cardiaque et non par balles. Pour appuyer ses propos, il a projeté une vidéo (âmes sensibles s’abstenir), dans laquelle sont filmées les blessures des défunts. Comme, par exemple, les trous dans la tête, causés par les balles.

Depuis, leur avocate, Me Leïla Haddad, a demandé l’ouverture d’une nouvelle enquête pour la localité du Kram.

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Et aussi sur DiversGens.com :
Interview de __Z__ : l’anonyme le plus célèbre de Tunisie.
11 décembre 1977 : décès de Saïda Menebhi, la « martyre du peuple marocain ».

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À lire :
« Le nombre réel des martyrs aurait atteint 10 mille », La Presse de Tunisie, 22 juin 2012.
Bilan détaillé des victimes du Printemps arabe en Tunisie, sur Wikipédia (avec sources).

À voir :
« Urgences – Kram Ouest – 13 janvier » : Partie 1Partie 2Partie 3.
« Quel type de balles ont utilisé les forces de répression au Kram, le 13 Janvier ?  » (en arabe).
Le Kram, le 13 janvier 2011, au soir.
Le Kram, en direction de Carthage, le 14 janvier 2011.

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3 Commentaires

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