Printemps arabe, quatre saisons plus tard

Tunisie : témoignages de familles de martyrs et blessés du Printemps arabe

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Publié le 23/11/2012
Walid et sa famille

Le 13 janvier 2011, veille de la fuite de Ben Ali, le Kram, banlieue populaire de Tunis, a été la cible de violentes répressions. Des proches de disparus racontent.

 

(Témoignages recueillis sur place en juillet 2011. Illustration : Walid, après sa sixième opération, entouré de ses proches).

 

Lotfi, Mounira et tous les autres sont réunis, une fois de plus, autour d’une table. Depuis le 9 avril dernier [2011], ces habitants du Kram, banlieue nord de la capitale tunisienne, ont instauré « une tradition » : « se retrouver, au moins une fois par semaine, pour discuter des problèmes et se tenir au courant de l’avancement des dossiers », explique l’un d’entre eux.

La date n’est pas choisie au hasard : chaque 9 avril, en Tunisie, est célébrée la Fête des martyrs. Un jour devenu férié, depuis la sanglante fusillade lancée contre le mouvement national du 9 avril 1938.

Depuis le 9 avril, au Kram, les proches des martyrs du 13 janvier 2011 se réunissent une fois par semaine.

Mais le rassemblement hebdomadaire des habitants du Kram, lui, n’a rien d’une fête. Déçus des associations, oubliés du nouveau gouvernement, tous sont là pour discuter d’un proche qu’ils ont perdu, lors de la manifestation du 13 janvier 2011. Surtout, ils cherchent comment leur rendre justice et hommage, eux qui sont morts pour la chute de l’ancien régime tunisien.

« Finis les tirs à balles réelles », jurait le dictateur

Ce 13 janvier 2011, la Tunisie est en pleine ébullition. Près de quatre semaines sont passées depuis l’immolation de Mohammed Bouazizi, désormais décédé. La contestation est à son apogée. De nombreux manifestants ont déjà perdu la vie, sous les tirs des snipers (vidéo) et autres milices du gouvernement (vidéo). Répandue dans tout le pays, la grogne a désormais gagné Tunis, la capitale.

Personne ne le sait encore, mais le lendemain, Zine el-Abidine Ben Ali, président « élu » depuis plus de 23 ans, quittera à tout jamais son poste, en même temps que le pays. En attendant, il livre un un discours retransmis en direct par les principaux médias:

« La violence ne nous ressemble pas et ne fait pas partie de nos mœurs. L’escalade doit cesser. [...] Assez donc de violence ! [...] J’ai aussi donné des directives au ministre de l’Intérieur et je les ai réitérées, et, aujourd’hui, je dis : arrêtons le recours aux tirs à balles réelles. Les tirs à balles réelles ne sont pas acceptables et sont injustifiables [...] ».

Pourtant, le même jour, au Kram, situé à quelques kilomètres du palais présidentiel de Carthage, les balles pleuvent sur les manifestants. Six vies seront fauchées, plus deux autres au centre de Tunis. D’autres en garderont de lourdes séquelles.

« On a identifié celui qui gérait les opérations… il est du quartier. »

Ce jour-là, Lotfi a perdu son frère, Montassar, alors âgé de 43 ans. Ils étaient, en début d’après-midi, au café, lieu dans lequel les hommes du quartier trompent l’ennui, dans un pays qui comptait presque 20% de chômage, en ce début d’année 2011.

Il raconte : « Les flics ont débarqué d’un coup dans le café, pour le fermer. Ils commençaient à provoquer tout le monde. Les jeunes n’ont pas accepté. Très vite, il y a eu un regroupement dans les rues. Les flics ont lancé des lacrymos et courraient derrière la foule. »

« Mais ce qui a vraiment provoqué la rébellion, poursuit-il, c’est qu’ils lançaient même leurs lacrymos dans les maisons. Les femmes et les enfants ont été touchés. D’ailleurs, une dame est morte chez elle, asphyxiée. »

Les gens sortent alors en masse dans la rue. Lotfi continue :

« Quand les flics ont vu que la foule était de plus en plus énervée, ils ont dit : “On négocie”. Pour nous calmer. Mais d’un coup, ils se sont mis à tirer dans le tas. C’était une vraie tuerie.

Les murs témoignent encore de l’impact des balles. En tag : « Place des martyrs. Montasser + Sofiane. (Liberté) ». (Cliquer pour agrandir).


Mon frère était dans la foule. Il a reçu une balle dans la poitrine. En plein thorax. J’étais juste à côté de lui. Un peu plus loin, il y avait Sofiane, un voisin, caché derrière un mur. Il cherchait son frère et s’est penché, pour essayer de le trouver. Il a pris une balle dans la tête. Il avait 21 ans. En une heure, il y a eu six morts et quarante-trois blessés. »

Il accuse alors :

« Nous, c’était une réaction à l’oppression qu’on a toujours subie. On voulait juste dire stop. Que ça se finisse. On a trop subi d’oppression. »

Et rajoute :

« On a identifié celui qui gérait les opérations. On connait son nom, car il est du quartier. Depuis, il a été interrogé, puis relâché. Et aujourd’hui, il travaille toujours sur Tunis. D’ailleurs, plusieurs flics ont même reçu une promotion, après le 14 janvier. »

 

Vidéo du Kram, le 13 janvier 2011, aux alentours de 17h (les musiques choisies dans la vidéo n’engage que son auteur) :

 

(Suite, page 2)

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3 Commentaires

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