Première grande révolte en Tunisie

5 janvier 2008 : révolte du bassin minier de Gafsa en Tunisie

Par
Publié le 5/01/2013
Manifestation en Tunisie

Bien avant l’immolation de Mohamed Bouazizi en décembre 2010 et le Printemps arabe qui en a suivi, la Tunisie a connu, en janvier 2008, un fort mouvement populaire impulsé par les chômeurs de la ville de Redeyef, dans la région de Gafsa.

[Illustration : photo d'une manifestation en Tunisie.]

 

Pendant près de six mois, de janvier à juin 2008, le gouvernorat de Gafsa, en Tunisie, est secoué par un important mouvement de contestation initié par  les chômeurs et familles de mineurs de la ville de Redeyef.

Ces manifestations feront partie des plus importantes connues en Tunisie depuis « les émeutes du pain » (1984) avec, pour toile de fond, de nombreuses arrestations, condamnations, tortures et décès de syndicalistes et manifestants.

Un concours d’embauche contesté

Carte gafsa

Gouvernorat de Gafsa, Tunisie.

Tout commence le 5 janvier 2008. Ce jour-là, la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) publie les résultats d’un concours d’embauche initié quelques jours plus tôt. L’enjeu est important pour les habitants de cette région, durement frappée par le chômage (plus de 60% de diplômés sans travail), puisque les sélectionnés obtiendront un poste au sein de la compagnie, premier employeur de la région.

Sitôt affichés, les résultats seront jugés de « frauduleux » par les habitants : les accords passés au préalable entre l’entreprise et les syndicats n’auraient pas été tenus (non-respect des quotas d’embauche des fils de mineurs estropiés ou décédés), et certaines candidatures s’apparentaient plus à la corruption, qu’au mérite d’un concours réussi.

Excédés, les chômeurs manifestent très vite leur désaccord. Des tentes sont installées aux abords des carrières et des usines de la CPG stoppant ainsi la production, tandis que certains occupent, à Redeyef, le siège régional de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), principal syndicat tunisien, après que ses cadres aient exprimés leur opposition au mouvement de protestation initié par la population.

Redeyef, épicentre de la contestation

Rapidement, la contestation prend de l’ampleur et voit entrer dans ses rangs de nouveaux visages : femmes et veuves de mineurs, jeûnes chômeurs et diplômés, étudiants et enseignants… Tous s’allient pour dénoncer la corruption, le chômage, ou encore la cherté de la vie (des revendications toujours d’actualité lors du Printemps arabe tunisien, en 2011).

Élargi au niveau régional, le mouvement s’étend aux villes minières voisines, Moularès, Mdhila, ou encore Métlaoui. Redeyef restant le « fief » et l’épicentre de cette contestation.

Forte répression

Plus soutenu par les ONG et associations du pays que par les partis et syndicats, le mouvement maintient malgré tout la pression pendant près de six mois.

En juin 2008, l’État (alors dirigé par Ben Ali) enclenche les premières actions de répression. La ville est prise d’assaut par les forces de police, avant d’être remplacées par l’armée du pays.

Au cours de l’un de ces « raids », un manifestant de 25 ans aurait été abattu par la police, et vingt-huit personnes auraient été blessées, d’après les syndicats. Tandis que ceux considérés comme les principaux « leaders » sont arrêtés et condamnés « à de lourdes peines de prison », allant, pour certains, jusqu’à dix ans ferme.

Au total, les contestataires auraient été confrontés à la mort de trois d’entre eux, à des dizaines de blessés, et des centaines d’arrestations. Certains manifestants dénonçant également des pratiques de torture.

Des journalistes seront également condamnés à l’enfermement pour avoir tenté de couvrir les évènements.

Une situation inchangée

En juillet 2008, le président Ben Ali annonce finalement une série de mesures et d’investissements censées rétablir le climat social dans la région.

Mais aux dires des habitants, deux ans plus tard, « les anciens détenus renvoyés de leur travail n’ont pas été réintégrés et les chômeurs n’ont eu aucune proposition ».

Ce mouvement de contestation aura vu émerger de nouveaux visages, tel que celui d’Adnane Hajji, toujours très actif sur le plan social aujourd’hui.

Devenu responsable au sein de l’Union locale du travail de Redeyef, il appelait, il y a quelques jours encore, à une grève générale, le 3 janvier 2013, pour que soient reconnus les martyrs et blessés du bassin minier de Gafsa dans le projet de loi relatif au blessés et martyrs de la révolution de janvier 2011. Spirale-article

 

<= « Devoir de mémoire » de décembre :                             Prochain « Devoir de mémoire » :
11 décembre 1977 :                                                                                   11 février (1990).
Décès de Saïda menebhi, la martyre du peuple marocain.

—————————————–

Et aussi sur DiversGens.com :
Tunisie : témoignages de familles de martyrs et blessés du Printemps arabe.
Interview de __Z__ : l’anonyme le plus célèbre de Tunisie.

—————————————–

À lire :
« Retour sur la révolte du bassin minier. Les cinq leçons politiques d’un conflit social inédit », Larbi Chouikha et Vincent Geisser, L’Année du Maghreb, VI | 2010, 415-426.
« Révolte du “peuple des mines” en Tunisie », Karine Gantin et Omeyya Seddik, Le Monde diplomatique, juillet 2008. (Extrait).
« Chronique de Redeyef, avril-juin 2008 » sur Berthoalain.com.

2 Commentaires

  1. Pingback: 11 décembre 1977: Saïda Menebhi décède en martyre marocaine

  2. Pingback: Interview de Z, caricaturiste tunisien du blog DEBATunisie

Poster un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>