Marianne featuring le rap français

Quand les politiques draguent le rap français

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Publié le 14/11/2012
Pochette Ecoute la rue Marianne

« Est-ce vraiment le rôle des élus de nous filer des sous ? »

Bonne intention ou pas, ce rapprochement soudain entre rap et institutions n’est pas bien vu par tous. Du côté des rappeurs, la Marseillaise Keny Arkana garde un avis assez tranché sur la question : « C’est pas la pire des choses qu’il peut y avoir dans le rap. Mais pour moi c’est une musique résistante. Donc est-ce que c’est le rôle des élus de filer des sous à une musique qui lui crache dessus ?… Bon après, on est plus à la première hypocrisie. Les gens font ce qu’ils veulent, je suis juge de personne. Mais en tout cas, moi, je le ferai pas. » [Lire l'interview complète de Keny Arkana]

De son côté, Ekoué n’est pas si éloigné de ce point de vue : « Quand ça chauffe, on fait de l’animation, on invite des rappeurs… Mais on ne résout pas le problème de fond. Si t’as des mecs suffisamment zélés et corrompus pour pouvoir participer à ce genre de démarche, c’est leur problème. Ça les regarde eux et leur conscience. »

Les rappeurs ne sont pas seuls critiques de ce mouvement. Dans le magazine Marianne, daté du 27 juin 2009, Benoît Duteurtre, journaliste culturel, se montre plutôt virulent envers le festival Paris hip-hop. Dans son article titré « Le hip-hop n’est pas un programme politique », il écrit : « Je n’avais jamais pensé que le rap puisse revêtir cet honorable uniforme de “citoyen”. », avant de faire remarquer que « les autorités culturelles applaudissent avec un sourire béat la saine colère de la jeunesse, sans rien changer aux conditions qui produisent cette colère. »

Interrogé sur ses propos, le journaliste tient d’emblée à préciser qu’il s’exprime au titre de passionné de musique et, à l’occasion, amateur de rap. Il s’explique : « Ce sont plutôt les institutions que je critique. On fait bénéficier de fonds publiques à une seule partie du rap. Celle qui serait sympathique et socialement acceptable. »

Bruno Laforestrie, lui, nie toute censure politique et affirme que les institutions ne sont pas intervenues dans le choix de la programmation. « Mes seules limites étaient l’appel à la haine, et le respect de la loi », précise-t-il. Propos que tient à confirmer l’ancien ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres.

Le journaliste Thomas Blondeau, quant à lui, défend le projet : « Le partenariat avec la mairie de Paris, les associations, ou même la radio Générations, je ne vois pas pourquoi ça serait mauvais. Il faut arrêter de penser qu’on peut tout faire tout seul. Que nous on est vrais et authentiques, et que les autres vont se servir de nous. De plus, il y a un ministre chargé promouvoir la culture. Et là, il est tout à fait dans son rôle. »

L’art urbain en campagne

L’année 2006 est marquée par cette apparente volonté qu’ont les institutions à faire des efforts. Un an après les émeutes de banlieues donc. Mais aussi, un an avant les prochaines présidentielles…

Lors des inscriptions sur les listes électorales, nombreux sont les rappeurs à appeler au vote à travers des vidéos, ou sur une page intitulée « Comment et pourquoi s’inscrire sur les listes électorales ? », glissée à l’intérieur de leur CD. Les messages ne soutiennent pas de candidat en particulier, mais insistent sur le fait de se faire entendre dans les urnes.

Médine, rappeur du Havre, a participé à ce genre de démarches : « À ce moment, j’ai cru que c’était notre devoir d’artiste », confie-t-il. Aujourd’hui, il est beaucoup plus nuancé : « Je pense que je ne réitérerai pas cette action. On voulait mettre une certaine pression. Mais en réalité, je ne crois pas que les politiciens nous aient écoutés plus qu’avant. »

Quoi qu’il en soit, le phénomène, jusque-là inédit, n’échappe pas aux différents partis. De gauche comme de droite, chacun cherche désormais son « petit banlieusard ». Chose assez inattendue, pour la première fois, un rappeur (Doc Gynéco) soutient publiquement un candidat de droite (Nicolas Sarkozy). L’UMP ne manquera pas de le mettre en avant lors de ses meetings.

Renaud Donnedieu de Vabres, explique : « Comme c’est une personne connue, il a focalisé beaucoup d’attention. Mais nous sommes une grande famille politique qui correspond à la société dans toute sa diversité. » Pour Thomas Blondeau, « cela marque une certaine pluralité. D’un côté, le rap prouve qu’il n’a pas un pensée monolithique. »

Du côté de la gauche, le PS aussi bénéficie du soutien de quelques rappeurs. Comme Kery James, présent lors du grand « concert-meeting » de Ségolène Royal au stade Charléty, pendant l’entre-deux tour. Kery James, que la candidate socialiste ne manquera de citer à plusieurs reprises dans ses discours. Elle ira même jusqu’à énoncer, à Grenoble, quelques rimes de Ma France à moi de Diam’s.

La rappeuse, étonnée, découvrira les images plus tard dans l’émission « En aparté » de Canal +, et déclare : « On essayait tout le temps de me coller à Ségolène Royal. Moi ça me dérangeait [...] Si j’avais voulu faire de la politique, j’arrêterai la musique. » Sentiment apparemment non partagé par la candidate socialiste, puisque celle-ci, toujours en campagne, expliquera au JT de 13h de TF1, qu’elle préfère Diam’s à Édith Piaf.

Keny Arkana à Marseille

En 2007, la rappeuse Keny Arkana apprend qu’un de ses clips a été détourné par l’extrême droite.

Une autre rappeuse sera également utilisée contre son gré, au cours de cette campagne 2007 : quelques jours avant le premier tour, Keny Arkana découvre avec effroi que son clip La Rage a été détourné en faveur… du Front national ! Sur les paroles de son titre Nettoyage au Kärcher, on y voit Jean-Marie Le Pen en « Monsieur Propre », venant nettoyer l’Élysée de Sarkozy et de Chirac.

La rappeuse rétorque immédiatement par un autre clip, baptisé Le front de la haine. Elle explique : « Les gens qui m’écoutent savent que c’étaient des conneries. Mais c’était important pour moi de répondre avant le premier tour. Par principe. Ce clip était destiné aux fachos pour qu’ils comprennent qu’on est pas des potes ! »

D’une élection à l’autre…

Ainsi s’achèvent donc ces présidentielles 2007, avec le résultat que l’on connait. Mais la vie politique est rythmée d’une élection à une autre, et 2008 annonce l’arrivée des municipales. Plus locales, les candidats cherchent plutôt l’appui d’artistes populaires au sein de leur ville.

Aux Ulis, commune du 91, Fik’s et P.Kaer, rappeurs au sein du groupe Ul’Team Atom, en ont fait l’expérience. Tous deux agissent au sein de l’association La Maison ouverte, un collectif de militants et citoyens de leur commune, aux côtés desquels ils ont l’intention de se présenter aux municipales.

Fik’s raconte : « L’UMP, le Modem, le PS… Tous ont essayé de nous récupérer durant ces élections. Ils savaient que notre petite notoriété pouvait peser, et voulaient montrer qu’ils étaient proches des jeunes et s’intéressaient à eux. »

Intègres, les deux acolytes resteront sur la liste indépendante de leur association. « Une liste de gens de la vie de tous les jours », fait remarquer Fik’s. Et P.Kaer, de rajouter : « Nous ne sommes pas des militants politiques traditionnels. Nous n’avons pas peur de l’action. Les élections, pour nous, c’est un moyen, pas une fin. »

Ayant obtenus 4,9% des voix, l’expérience de ces élections a permis aux rappeurs de découvrir un monde qu’ils ne connaissaient pas vraiment. P.kaer en retiendra : « Nous avons vu à quel point la politique est un business pour certains. Les propositions ont fusé : subventions, postes, pot-de-vin… Mais aussi trahisons et désinformations. Ce sont des aspects qui peuvent vous écœurer du système. »

Il rajoute : « J’ai ressenti de la fierté de faire partie de ces jeunes de quartiers populaires qui ont décidé de ne pas baisser la tête et refusé de se laisser acheter. »

Quant au fait d’être rappeurs, Fik’s et P.kaer s’accordent à dire que cela était plutôt un point positif auprès des électeurs. D’abord du côté des habitants de leur âge, bien sûr. Mais aussi pour le reste de la population, satisfaite de voir des jeunes s’impliquer dans la vie locale.

L’image, sans le son

Tous les artistes interviewés au cours de ce reportage s’accordent sur un point : quand un politique approche un rappeur, c’est bien plus dans une démarche de bénéfice. La recherche d’une image de proximité avec les jeunes. Rarement, les idées ou revendications propres à ces artistes ont été écoutées (ni même questionnées).

Pour conclure, reconnaissons que si le rap et la politique font encore difficilement bon ménage, ils partagent au moins un point en commun : les deux savent manier le micro, face à une foule d’auditeurs.

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