Marianne featuring le rap français

Quand les politiques draguent le rap français

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Publié le 14/11/2012
Pochette Ecoute la rue Marianne

Des rappeurs qui s’expriment sur la politique, on connaissait. Moins connu, les politiques s’intéressent aussi parfois au rap. D’une musique qui « déclenche la violence », elle peut vite devenir un « art à part entière » selon le calendrier électoral. Petit tour d’horizon du phénomène.

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[Illustration : pochette de l'album « Écoute la rue Marianne »]

[ Article publié en octobre 2009 sous le titre « Marianne featuring le rap français », pour le magazine Rap Mag, n°55.]

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« Je n’veux pas faire de politique, ma mission est artistique ». Ainsi sonnaient les premières mesures du morceau 11’30 contre les lois racistes, co-écrit par une vingtaine de rappeurs en 1997, afin d’exprimer leur opposition aux lois qui régissaient alors l’immigration.

Rap et politique. Deux mondes qui se regardent de loin et communiquent par micros interposés. Des mecs en baggy face à des hommes en costard, qui se croisent plus souvent dans des halls d’audience que dans des salles de concert.

Qu’il soit contestataire ou non, le rap français a su, dès sa naissance dans les années 80, s’adresser à la jeunesse. Un auditoire que la classe politique a toujours eu du mal à séduire. Une décennie plus tard, cette dernière ne pouvait plus ignorer le phénomène, alors en pleine expansion. D’autant que cette même classe politique se retrouve souvent la cible de ces MC, qui remplissent désormais des salles entières de concert dans tout le pays.

Thomas Blondeau, journaliste culturel et co-auteur de Combat Rap : 25 ans de hip-hop, écrit ses premiers articles sur le rap dès 1992. Il se rappelle de cette époque : « Les hommes politiques se sont logiquement intéressés à ce mouvement. Dès 90, Jack Lang a commencé à s’en préoccuper. En tant que ministre de la Culture, ça aurait été con de passer à côté ! »

Entre un passage au live de NTM et une photo en double page dans VSD au côté de MC Solaar, le ministre ouvre pour les jeunes de quartiers de nombreuses MJC (Maison des jeunes et de la culture) dans lesquelles les rappeurs vont s’exprimer.

Au final, Thomas Blondeau conclut : « Ça a pu servir les rappeurs, car malgré tout, on a parlé de leur musique. Mais au final, ça a plutôt servi les hommes politiques. Car, dans le fond, on a plus parler de Jack Lang que du rap en lui-même. »

Voir l’interview de Jack Lang par Olivier Cachin dans l’émission Rapline :

Opportunisme politique ou réel intérêt ?

Alors, simple stratégie de communication ou réel intérêt ? Pour Ekoué, membre du groupe La Rumeur, l’arrivée des

Ekoué du groupe La Rumeur

« Ils ont pris conscience de cette culture qui finalement leur échappait. [...] Alors ils ont cherché à avoir la mainmise dessus ». Ekoué, du groupe La Rumeur.

politiques sur le terrain du hip-hop n’a rien apporté de bénéfique au mouvement. « Ils ont pris conscience de cette culture qui finalement leur échappait. Qui n’était pas encore institutionnalisée. Alors ils ont cherché à avoir la mainmise dessus, comme ils l’ont toujours fait avec les mouvements en marge, explique-t-il. C’est ce qui a entrainé le hip-hop dans un virage dangereux et dans la situation lamentable dans laquelle il se trouve aujourd’hui. »

Quel serait alors l’intérêt des politiques de s’occuper de ce mouvement ? Pour le rappeur, « il y a bien sûr un intérêt électoral. On a connu ça dans les années 80 avec la Marche des beurs, puis avec SOS Racisme et ladite “génération des beurs”, et ensuite avec le rap. C’était simplement un moyen de ramener dans le giron électoral une partie des sympathisants ou des gens qui évoluent au sein de cette culture. »

Force est de constater que la jeunesse des quartiers populaires prêtent probablement plus d’attention aux paroles d’un Kery James qu’aux discours d’un Robert Hue. Et dans leurs textes, plus ou moins politisés, très peu de rappeurs incitent son auditoire à aller voter.

Un élément vient pourtant changer la donne, en mai 2002 : Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, passe au deuxième tour des élections présidentielles.

Pour la première fois, un nombre important de MC se mobilisent et donnent une consigne de vote : faire barrage à l’extrême droite. Thomas Blondeau se souvient : « Les appels au vote dans le rap n’existaient pas avant cette histoire. C’est peut-être à ce moment là que les rappeurs ont découvert qu’ils pouvaient alerter leur public pour essayer de peser sur les élections. »

Les présidentielles de 2002 se terminent. Jacques Chirac est réélu. La situation des quartiers ne changent pas…

Rap et institutions

De cet épisode naît l’association Hip-hop citoyens, pour laquelle une vingtaine de rappeurs défendront l’importance du vote sur un titre de huit minutes. Bruno Laforestrie, président de l’association et directeur de la radio Générations, raconte : « On s’est dit qu’une prise de conscience et une parole devaient s’exprimer dans le mouvement hip-hop. C’est important que les différents leaders d’opinion dont nous faisons partie, en tant que médias et artistes, prennent leur part de responsabilité. »

En 2003, l’association présente auprès de la mairie de Paris un projet de grand festival hip-hop. Bruno Laforestrie reconnaît : « Il y a eu des résistances au niveau des institutions. Pour beaucoup de gens, dès qu’on parle hip-hop, on parle de rap. Et dès qu’on parle de rap, on parle de violence. Il a donc fallu convaincre. »

Le maire de Paris donne finalement son accord trois ans plus tard. En 2006, la première édition Paris hip-hop est lancée. Fait étonnant, la même année est accueilli, dans un « haut lieu du patrimoine français », l’événement Rue au Grand Palais, sous l’effigie du ministère de la Culture. Soit, pour la première fois, deux grandes manifestations hip-hop dans la capitale, à quelques mois d’intervalle. Le tout sous la coupelle des institutions publiques.

Il est bon de rappeler dans quel contexte sont organisées ces manifestations. Un an auparavant, en 2005, la France connaît l’une des plus importantes démonstrations de colère de ses quartiers populaires. Celle que les médias surnommeront très vite « les émeutes de banlieue ». Faut-il voir derrière ces festivals hip-hop une volonté politique de « calmer les jeunes », de les occuper, et de leur montrer qu’ils ne sont pas oubliés ?

À cette question, le ministre de la Culture et de la Communication de l’époque (en poste de 2004 à 2007), Renaud Donnedieu de Vabres (UMP), répond : « C’est évident que toute la violence exprimée au moment des émeutes dans les banlieues m’avait interpellé. Des théâtres ont même été brulés. C’était donc très important pour moi de faire en sorte qu’il n’y ait pas une sorte d’anathème portée sur une culture, sur une expression artistique, et qu’elle soit accueillie en tant que telle. »

L’ex-ministre rajoute : « Les cultures urbaines ont trop longtemps été délaissées par les institutions françaises ». Quant à savoir si cela a pu réconcilier les deux mondes ?« Dire qu’ils sont définitivement réconciliés, évidemment que non. Il y a encore des efforts à fournir. Des deux côtés ! » [Lire son discours de présentation de l'évènement Rue au Grand Palais]

 

(Suite, page 2)

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