Lamine Souané : « Sénégal. Histoire d’une démocratie confisquée »

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Publié le 5/12/2012
"Sénégal. Histoire d'une démocratie confisquée"

Le professeur Lamine Souané signe son premier livre, « Sénégal. Histoire d’une démocratie confisquée ». Un portrait critique de la pratique démocratique de son pays, depuis l’époque post-coloniale jusqu’à nos jours. Entretien.

[Illustration : Présidentielles au Sénégal - l'Ecole Kleber à Dakar, le 26 février 2012 - par leven op pluto]

 

Lamine Souané

Âgé de 36 ans, Lamine Souané est consultant en communication politique et professeur de philosophie à l’Institut franco-africain de management (IFAM), à Dakar.

Il a étudié à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, avant d’être diplômé en France dans les domaines de l’administration publique et privée pour l’Afrique, de la politique ou encore de la philosophie.

Dans Sénégal. Histoire d’une démocratie confisquée (Éditions L’Harmattan), publié en juin 2012, il passe en revue et analyse la naissance et l’évolution de la pratique démocratique de son pays, depuis les cinquante dernières années. Il en relève les dérives et dysfonctionnements, tout en proposant des moyens d’y remédier.

« La démocratie sénégalaise tant vantée et beaucoup médiatisée apparaît de plus en plus comme un jeu de dupes et de folklore politique, loin des préoccupations majeures des Sénégalais qui vivent dans une précarité généralisée. »


Lamine Souané,
« Sénégal. Histoire d’une démocratie confisquée », Éditions L’Harmattan, juin 2012.

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Page 1 : À propos de son livre.
Page 2 : Institutions politiques et société sénégalaise.
Page 3 : Le citoyen sénégalais.
Page 4 : Démocratie sénégalaise et démocratie occidentale.
Page 5 : Le « discours de Dakar » de Hollande.
Page 6 : Projets futurs ?

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1. À propos de son livre.

 

Le Sénégal est fréquemment présenté comme un exemple de démocratie en Afrique. Souvent, il est fait remarquer qu’il est l’un des seuls pays du continent à n’avoir jamais connu de coup d’État.
Alors, pourquoi ce livre ?

Lamine Souané :Il faut signaler tout d’abord que ce livre symbolise la rencontre entre deux de mes passions : celle

Couverture « Sénégal. Histoire d’une démocratie confisquée »

que j’ai pour l’écriture, et celle pour le Sénégal, dont, bien sûr, je ne revendique pas le monopole.

Pour résumer mon livre en deux phrases, je dirai qu’il est une réflexion critique sur la trajectoire démocratique du Sénégal depuis l’indépendance, en 1960, à nos jours. J’ai cherché à attirer l’attention sur les mauvaises pratiques qui gangrènent notre système démocratique, tout en proposant des solutions sur les questions abordées.

Concernant sa genèse, il est écrit dans un contexte de tensions politiques et de violences sociales cristallisées par la candidature controversée d’Abdoulaye Wade aux élections présidentielles de février 2012. Tout un débat a eu lieu sur la validité ou non de sa candidature, suscitant de vives polémiques entre juristes et politiques.

Certes, le Sénégal a de solides acquis démocratiques. Mais lorsque Abdoulaye Wade [précédent président du Sénégal (2000 - 2012)] a voulu instaurer le projet de loi sur le ticket présidentiel – grâce auquel 25% des suffrages exprimés auraient suffi pour être élu président de la République -, les Sénégalais se sont dits qu’il était en train de saper les fondements de notre démocratie.

Pour utiliser les termes du constitutionnaliste Ismaïla Madior Fall, ce projet était une loi « déconsolidante », aux antipodes des valeurs démocratiques. Pourtant, les députés de la majorité présidentielle étaient prêts à le valider ! N’eut été la détermination de la société civile, de l’opposition politique, ou encore du mouvement « Y en a marre » et leur fameux slogan « Touche pas à ma constitution », ce projet aurait été entériné. Cela aurait complètement décrédibilisé le visage démocratique du Sénégal. Il aurait signé un coup d’arrêt et une entorse dans la marche démocratique du pays.

Cet exemple illustre bien le fait que sans une certaine « vigilance démocratique » de la part des citoyens, le Sénégal pourrait basculer dans une crise politique porteuse de violences sociales.

 

Ce rôle de « vigilance » est censé être assuré par les instances politiques. Ce n’est pas le cas ?

La démocratie ne sera jamais une œuvre de mansuétude des acteurs politiques. Seule la société civile et les différents acteurs sociaux peuvent constituer un véritable levier de pression, afin de contraindre les dirigeants politiques à observer scrupuleusement les principes démocratiques.

Il est clair que la démocratie sénégalaise fait figure de référence en Afrique et est beaucoup médiatisée. Cela dit, faudrait-il s’endormir sur nos lauriers ? Ou, au contraire, être extrêmement vigilants et exigeants envers nos hommes politiques ? La démocratie est un long processus jamais achevé.

Surtout, en Afrique, on assiste souvent à des « éclaircies » de démocratie vite assombries par la mauvaise foi des acteurs politiques. Regardons le Mali qui, depuis quelques années, était considéré comme une référence démocratique. Pendant un certain temps, ce pays avait même ravi la vedette au Sénégal. Aujourd’hui – et je le dis avec un profond regret -, ce pays a basculé dans une crise sociale et politique profonde, avec le coup d’État déclenché par de jeunes putschistes sous la houlette du capitaine Sanogo.

Tout cela pour dire que, même si le Sénégal n’a pas connu de coup d’État, certains comportements d’hommes politiques font craindre le pire. Comme les modifications constitutionnelles abusives, ou encore les détournements de fonds publics, que le nouveau gouvernement du président Macky Sall est en train de combattre avec la mise en place d’une « Cour de répression de l’enrichissement illicite ». Détournements encore plus graves, dans un pays où l’écrasante majorité vit dans la pauvreté.

À quoi sert la démocratie si elle ne permet pas aux citoyens de vivre dignement ? Son but ultime n’est-il pas de créer les conditions d’un développement économique et social favorable à la population ?

 

La préface de votre livre est signée par le professeur Ismaïla Madior Fall [directeur du Centre de recherche de documentation et d'étude sur les institutions et législations africaines]. Pouvez-vous le présenter ?

Ismaïla Madior Fall est un constitutionnaliste et agrégé en Sciences politiques. Il est un expert en droit constitutionnel, reconnu et respecté pour sa neutralité et la pertinence de ses analyses. Il jouit d’une notoriété considérable dans l’espace médiatique et politique du Sénégal.

Je l’ai choisi pour toutes ces raisons et aussi pour sa rigueur scientifique. C’était, pour moi, la personnalité la mieux indiquée. Une préface c’est, comme disent les Italiens, « la salsa de libro », soit « la sauce du livre ». Donc il me fallait un préfacier d’une telle envergure intellectuelle, qui puisse donner du crédit au livre.

 

Celui-ci vous qualifie d’« auteur engagé ». Cette dénomination vous convient-elle ?

Si « être engagé » signifie prendre position sans état d’âme, en assumant pleinement ses idées, et critiquer sans complaisance avec une intention de proposer des solutions, alors oui, je suis engagé.

 

D’ailleurs, à qui avez-vous cherché à vous adresser en priorité à travers ce livre ? Aux chercheurs et intellectuels ? Aux citoyens sénégalais ? Aux observateurs étrangers ? Ou, peut-être, directement aux hommes politiques du Sénégal, comme pour leur adresser un « avertissement » ?

Il s’agissait, dans un premier temps, de tirer la sonnette d’alarme et d’attirer l’attention sur les mauvaises pratiques qui gangrènent le système politique sénégalais. Tous ces comportements néfastes qui risqueraient de dérégler notre processus démocratique.

Cela dit, j’ai voulu, par la même occasion, permettre aux jeunes Sénégalais de mieux connaitre l’histoire politique de leur pays, à travers des événements marquants. Car en tant que professeur, j’ai souvent noté chez les élèves une méconnaissance, voire une ignorance, de notre histoire politique. Chose qui m’a encore plus réconforté dans mon entreprise.

J’ai voulu leur transmettre certains faits, en les aidant à se forger leur propre opinion sur le processus démocratique de leur pays, à travers une écriture – qui me semble – accessible à un large public.

Mais ce qu’il faut retenir globalement, c’est que ce livre s’adresse à tous ceux qui portent un intérêt particulier au Sénégal.

 

Vous notez que, malgré tout, le Sénégal reste un pays relativement en phase avec les grands principes démocratiques. Notamment par le multipartisme et la tenue régulière d’élections présidentielles et législatives.

Cependant, vous rajoutez que ce ne sont pas des éléments suffisants à la définition démocratique d’un État. Que faut-il de plus, d’après vous ?

Je voudrais rejeter une certaine vision simpliste et « occidentaliste », devenue une tendance générale, qui consiste à juger la démocratie en Afrique uniquement sous un prisme électoral. Notamment par la tenue d’élections libres et transparentes.

L’élection n’est qu’un mécanisme démocratique. Il faudrait, pour donner à la démocratie une dimension concrète et un contenu positif, intégrer :

  • l’indépendance de la justice.
  • la séparation stricte des pouvoirs : nous avons, au Sénégal, les moyens constitutionnels et les juges qu’il faut pour arriver à ce stade.
  • l’existence de journalistes libres. Je préfère le terme de « libre », car un journaliste n’est jamais indépendant.
  • Et, pour couronner le tout, il faut une gestion vertueuse des fonds publics.

Sur ce dernier point, il est à constater que dans la plupart des pays africains, qui ont connu des crises politiques débouchant sur un coup d’État, il existait souvent une « patrimonialisation » des biens publics. C’est-à-dire qu’ils étaient placés au service exclusif du président de la République, des membres de sa famille, de ses proches….

Donc aujourd’hui, le meilleur rempart contre les coups d’État et les violences sociales, c’est le respect du Bien public, avec une utilisation transparente, vertueuse, et rationnelle des finances publiques.

 

Vous vous interrogez dans votre livre sur le fait que les Sénégalais assistent peut-être aujourd’hui à une impasse démocratique. Notamment marquée par une instabilité institutionnelle, des violences politiques récurrentes et une personnalisation accrue du pouvoir. Ou encore, par la frustration sociale et un sentiment de démocratie confisquée. Pouvez-vous développer ce dernier point ?

J’en reviens au contexte dans lequel j’écrivais le livre. Au risque d’utiliser une formule sémiologique : « pas de texte sans contexte ».

Sous le règne d’Abdoulaye Wade [2000-2012], il existait une véritable personnalisation du pouvoir. La justice était sous ses ordres. Des journalistes ont été emprisonnés. Il avait placé sa famille au cœur du pouvoir. Son fils, Karim Wade, était nommé ministre des Infrastructures, des Transports aériens, de la Coopération internationale et de l’Énergie. Au Sénégal, on l’appelait ironiquement : « le ministre du Ciel et de la Terre ».

Sous Wade, sans exagération, l’État du Sénégal était considéré comme une entreprise familiale. Sa fille Sindiely Wade était déléguée adjointe du Fesman [Festival mondial des arts nègres]. Et son neveu, Doudou Wade, était le président du groupe Libéral et démocratique [groupe parlementaire du parti politique d'Abdoulaye Wade] à l’Assemblée nationale. Ce dernier avait-il la compétence nécessaire pour assumer un tel poste ? Allez savoir !

La personnalisation du pouvoir a toujours existé au Sénégal. Sous Senghor, comme sous Abdou Diouf. Mais c’est sous Wade que le paroxysme a été atteint.

Alors, quand je parle de frustration sociale ou de démocratie confisquée, c’est pour exprimer le fait que les citoyens sont complètement écartés du jeu politique. Leur situation se dégrade de plus en plus dans un contexte de crise économique alarmant et de chômage aigu.

Le microcosme politique se livre à des querelles politiciennes et des débats électoralistes sans se pencher sérieusement sur les priorités économiques du pays. Il ne donne pas de réponses adéquates aux problèmes existentiels des Sénégalais.

 

(Suite, page 2)

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Un Commentaire

  1. basery

    18 octobre 2013 à 13 h 14 min

    laine, t’a une vsin un eu étriquée de la déocratiqie, fais un détour sur l’histoire et la sociologie our corendre tute démocratiqe trouve sa quintessebnce dans ses deux pôles

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