Interview de Keny Arkana : « Je me bats pas pour des petites réformes à la con »

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Publié le 6/12/2012
Keny Arkana _ Because Music

Son clip détourné par le Front national, son passage à la télé lors du Prix Constantin, son expérience au sein des collectifs La Rage du peuple et l’Appel aux sans voix, les forums populaires… Entretien avec la rappeuse marseillaise, Keny Arkana.

 

[Interview de Keny Arkana réalisée au cours d'un reportage sur l'utilisation du rap par les hommes politiques à des fins électorales (lire l'article), en septembre 2009.]

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Page 1 : Son clip détourné par l’extrême-droite.
Page 2 : L’approche des partis politiques pendant les présidentielles.
Page 3 : Son passage télé lors du Prix Constantin.
Page 4 : La Rage du peuple et l’Appel aux sans voix.

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1. Son clip détourné par l’extrême-droite.

En 2007, un sympathisant d’extrême-droite a détourné un de tes clips, en remplaçant tes images par celles du Front national. Comment as-tu réagi en découvrant ça ?
Keny Arkana : C’était en plein pendant les élections présidentielles de 2007. C’était la période où j’avais annulé ma tournée de concerts, pour faire une tournée d’assemblées populaires avec mes potes de l’Appel aux sans voix [association créée en 2007]. On parcourait un peu toutes les villes de France, pour discuter avec les gens. C’est à ce moment là que j’ai découvert ce clip.

Je me rappelle, on était à Toulouse. Et quelqu’un m’a dit : « Y a un truc chelou sur Internet. Y a un clip bizarre avec le FN… » Je suis allée voir, et ça m’a fait serrer ! On devait être trois jours avant le premier tour. Et la fin du clip, c’était en mode : « Anti-système. Votez Le Pen. Keny Arkana a rejoint le FN… » J’ai pété un plomb !

Dès le lendemain, j’ai écris une p’tite réponse. On s’est démerdé une caméra, on a fait un clip à l’arrache. On n’a pas dormi pendant deux jours. En mode : on enregistre le son, on clippe le machin, on fait le montage… Le but, c’était de tout envoyer avant le premier tour. Au moins par principe.

Donc voilà. Ils m’ont attaquée avec un clip. Je leur ai répondu avec un clip. Je sais qu’après ils en ont fait un deuxième. Auquel j’ai pas répondu, parce-que je voulais juste remettre les pendules à l’heure. Parce-que j’avais un peu reçu des messages de nazis ou quoi, du style : « Ouais, trop bien, du rap nationaliste ». Parce-que le clip en question est tourné sur les clips officiels du FN. Donc le facho de base qui va aller sur le site FN de sa région, qui va voir le clip et qui connaît pas forcément ce que je fais, il prend le truc au premier degré et il est à fond.

Clip de Keny Arkana « Abats le Front de la haine », en réponse au Front national :


Keny Arkana-Le front de la haine par vinz94380

 

Et ce deuxième clip, c’était quoi ?
Le deuxième, c’était un truc avec Victoria [un titre de son premier album]. Alors un moment dans Victoria, je dis : « des étrangers ont brûlé nos maisons pour nous voler nos terres. » Ils ont repris ça ! Alors que moi, dans le morceaux, je parle des Yankees tu vois, ou des Occidentaux, qui viennent en Argentine voler les terres des paysans.

Et là, le mec il prend juste cette phrase, il la scratche, il fait un montage bizarre et il balance ça sur Internet.

Ça m’a foutu la rage, mais j’ai dit : « Allez, c’est bon ! J’ai répondu une fois, j’vais pas passer ma vie à leur répondre. » Je voulais juste mettre les points sur les i, au cas où des gens écoutent. Et puis basta.

Après, je sais que Because [sa maison de disque] les a attaqués en justice. Ils m’ont demandé si je voulais aussi les attaquer. J’ai dit non. C’est pas mon délire. La justice de Babylone je m’en contrefous. Et je crois que Because a gagné le procès.

 

Tu t’occupes pas de savoir s’ils ont gagné le procès ou pas ?
Non, je m’en fous. Enfin, je suis contente par principe. C’est la première fois qu’il y a un procès avec le rap et la politique, et que c’est le rap qui gagne. Normalement, on se fait toujours niquer. Donc ça fait plaisir pour le principe. Maintenant, comme je t’ai dit, moi j’ai pas voulu les attaquer. C’est pas mon procès. C’est pas mon délire. Pour la symbolique, ça fait plaisir. Mais en vrai, je m’en fous.

 

Tu crois qu’ils avaient repris ta musique dans quel but ? Ils te visaient personnellement ?
Ah ben ça, faudrait leur demander. Maintenant, j’ai envie de te dire que mon seul moyen et mon seul outil pour toucher les gens, c’est les concerts. Je fais pas beaucoup de promos, je vais pas à la radio, et je vais pas à la télé. Donc finalement, il me reste que les concerts.

Et ce qui m’a fait un peu flipper, c’est quand j’ai reçu les mails des nazis. Je me suis dit : « Imagine demain je fais mes tournées, et y a des nazis qui commencent à se pointer. » Ça partirait vite en couille ! Dans mes concerts, y a des mecs de quartier, des militants anti-fasciste… Imagine après, si je suis interdit de concert en France soit-disant pour bagarre. Y a déjà beaucoup de rappeurs à qui ont interdit d’en faire, sous prétexte qu’il y a des violences – et encore, des fois y a aucun prétexte… Donc après, est-ce que c’est dans ce but qu’ils ont fait ce clip ? Je sais pas.

C’est pour ça que c’était important pour moi de faire une réponse. Les gens qui m’écoutent, ils savent que c’étaient des conneries. Mais c’est surtout pour les fachos. Pour leur dire qu’on est pas des potes, et que je fais pas du rap nationaliste !

 

Vu que c’était juste avant le premier tour des présidentielles, tu penses qu’en mettant un clip de rap, ils cherchaient à attirer le regard des jeunes vers leur parti ?
Je sais pas. Mais leur clip était tellement pas réaliste… Les fachos, ils votent déjà FN. Et mon public, il vote pas FN.

Maintenant, pourquoi les politiciens essaient de se rapprocher du rap en général ? Oui, y a de ça.

Déjà, y a eu tout ce truc, après le premier tour de Le Pen en 2002. Tout le monde a dit : « C’est tendu. Il faut qu’on vote dans les quartiers, aux prochaines élections. » Et forcément, les politiques, ils s’en sont rendus compte. Donc ils ont cherché à draguer les jeunes de quartier. Et qui représentent un peu les jeunes de quartier ? Ben, les rappeurs.

Après, je te dirai même que c’est nouveau un peu depuis Sarko, le côté politique-spectacle. Sarko s’est vachement affiché avec des artistes de variété. Il a vachement mis les artistes dans sa poche. Pourquoi ? Parce-qu’aujourd’hui, on vit à une époque où les artistes ont vachement plus d’influence sur la population que les politiques. Et c’est Sarko qui a vraiment installé ce truc-là, ce côté société-spectacle, politique-spectacle…

Après s’être mis un peu tous les artistes dans la poche, il leur manquait les rappeurs pour les jeunes de quartier qui sont allés chercher leur carte électorale. Donc ils ont cherché des rappeurs qui voulaient bien marcher avec eux.

 

Et qu’est-ce que tu penses de ce rapprochement entre rappeurs et hommes politiques ?
Mais les politiciens ils s’en battent les couilles ! Que ce soient des rappeurs, pas des rappeurs… Ils s’en foutent ! Eux, ce qu’ils veulent, c’est leurs voix. Après, ils nous décalculent.

Si ça peut leur faire monter des voix d’aller chercher des rappeurs, ils vont le faire. Si ça peut leur faire monter des voix d’aller chercher… je sais pas, moi… des cannibales, ils vont le faire ! Tu vois ce que je veux dire ? [rires] Si demain c’est la mode satanique, ils iront chercher des sataniques ! Tu vois ? Eux, ils s’en foutent.

Maintenant, c’est dommage que des rappeurs tombent dans ce jeu-là.

 

Le rap est devenu un peu trop consensuel par rapport à la politique ?
Chacun fait comme il le sent. Si le mec n’a pas un brin de revendication à faire et qu’il kiffe le rap, il va pas se forcer non plus. Chacun sa vision du hip-hop.

Y en a qui sont plus dans le mode freestyle, égotrip et tout. C’est aussi une facette du hip-hop. Y en a, ils sont plus dans le truc revendicatif. Moi, c’est plus ma vision des choses. On est pas nombreux à avoir la parole. On vit à une époque où c’est tendu, où finalement y a pas beaucoup de liberté d’expression. Hormis les artistes finalement, qui a vraiment la parole ? Au bout d’un moment, il faut regarder dans quel monde on vit, quoi.

Donc on peut faire de l’égotrip, okay. Mais le monde dans lequel on vit, c’est déjà un égotrip. Y a des trucs à raconter quand-même. Après, comme je te dis, celui qui n’a pas cette fibre-là, il va pas se forcer non plus. Chacun fait comme il veut. Je suis pour la liberté de chacun. Chacun doit faire ce qu’il kiffe, et chacun a des raisons de faire ce qu’il fait. Personne peut juger les raisons des autres.

Après, est-ce que le rap est devenu trop consensuel ? Bon ben… ouais, t’as vu. Pour moi, c’est un peu une musique de lutte, le rap.

 

(Suite, page 2)

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2 Commentaires

  1. Pingback: récupération politique du rap

  2. Brg Manon

    31 juillet 2016 à 18 h 42 min

    J’adore Keny Arkana, mais il ne faut pas dire qu’on est pas politique quand on chante « appelle-moi camarade »

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