Interview de Keny Arkana : « Je me bats pas pour des petites réformes à la con »

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Publié le 6/12/2012
Keny Arkana _ Because Music

4. La Rage du peuple et Appel aux sans voix.

 

Tu peux me présenter ton association, La Rage du peuple ?
La Rage du peuple, c’est un collectif qui n’existe plus aujourd’hui. Depuis l’Appel aux sans voix, ça n’existe plus en fait. Maintenant, l’état d’esprit, il existe toujours.

 

Pourquoi ça existe plus ?
Parce-que… Bon, La Rage du peuple on était plein. Mais au tout début, les créateurs de ce mouvement, on était deux en fait. Et, le deuxième il est un peu parti en couille…

 

C’était qui le deuxième ?
Je vais pas le citer.

 

Un rappeur ? Un artiste ?
Non, non. La Rage du peuple, c’est pas des rappeurs. C’est un collectif militant, hein. Même moi, quand je suis dedans, j’y suis pas en tant qu’artiste.

Donc dans ce collectif, y a toute la famille qui était là. Mais quand on l’a créé, on était deux. Et l’autre, il commençait un peu à partir en couille. En mode : « J’ai commencé à parler avec des politiques ». Et y a un moment, le truc, on le gère plus. La Rage du peuple, y a pas moyen que ça se retrouve dans les mains de je-sais-pas-qui… Donc, on a dit : « C’est fini ! »

Maintenant, c’est un état d’esprit qui est toujours là. J’ai envie de te dire que La Rage du peuple, c’est tout le monde et personne. C’est une vision des choses… Une espèce de conscience collective [1].

Donc après, en 2007, on a rebondi sur Appel aux sans voix. Un collectif nomade qui, pareil, ne nous appartient pas forcément. Mais qui reste dans un esprit un peu déclencheur. Essayer de déclencher des assemblées populaires. Faire en sorte que les gens d’une même région puissent se rencontrer : entre quartiers, entre militants, etc. Faire un peu un mélange, dans lequel les gens puissent se parler. Et une fois qu’ils sont en contact, qu’ils puissent continuer à se voir. Qu’ils discutent de ce qu’ils peuvent faire ensemble. Qu’ils puissent construire un projet local, par rapport à ce qui se passe chez eux. Qu’ils réorganisent des assemblées, pendant que nous, on continue dans une autre ville.

 

Vous avez fait combien de villes ?
Une trentaine à peu près. On a fait presque toute la France. Et puis, Belgique et Suisse.

 

Y avait du monde à chaque fois ?
Y avait du monde à chaque fois. Après, ça dépendait. Autant, on en a fait où il y avait trente personnes. Autant, on en a fait où il y avait 400 personnes. Ça dépend des lieux, ça dépend de comment les collègues militants sur place ont pu annoncer le truc. S’il y a assez de flyers pour annoncer le machin, par exemple. C’est un peu avec les moyens du bord et la famille militante de toute la France.

Donc voilà, le but c’était un peu ça. C’était juste avant les élections de 2007, de février jusqu’à mai ou juin.

 

L’idée c’était de « contrer » un peu les élections ?
Oui, un peu. C’était : prise de conscience, autonomie, autogestion. C’était : Sarko, il va passer, on le sait. Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Et puis aussi, on voit les quartiers d’un côté et les militants de l’autre. On avait envie de leur dire : « Oh, les frères ! Venez on discute. D’un côté, y en a qui ont la rage. Et de l’autre, y en a qui ont la technique. Y a le fond et la forme. Venez, on s’allie, au lieu de se regarder toujours de loin. »

Les seuls qui n’étaient pas les bienvenus dans nos forums, c’étaient les partis politiques, les institutions, etc. Après, comme on disait, si vous voulez venir en tant qu’individu, venez. Si vous venez avec votre disquette, ne venez même pas. Mais sinon, tout le monde est le bienvenu.

 

Certains partis ont quand-même tenté de venir avec leur « disquette » ?
Non. Ils ont compris le truc anti-institution, anti-parti, tout ça quoi. Maintenant, que tu sois un militant d’ATTAC, du PC, ou n’importe, si tu viens avec ton cœur, viens. Viens en tant qu’humain, et on pourra discuter. Mais viens pas avec ton étiquette et ta disquette, à essayer de vouloir formater tout le monde.

C’était tendu quand-même. C’était avant les élections. On aurait pu se faire infiltrer vingt fois. Y aurait pu y avoir tous les partis politiques qui viennent mettre leur stand et leurs conneries. Donc on a été obligé de se protéger par rapport à ça. Mais après, on est pas sectaire. Encore une fois, si vous venez, venez avec votre cœur.

 

Il y a eu des suites après ces forums ?
Ben après oui, y a des gens qui ont continué à faire des assemblées, y a des liens qui se sont créés, y a des gens qui se sont checkés. On a fait notre site Internet, avec un forum où les gens se check. Même si on peut pas dire que le site est très mis à jour [2]. Lui aussi, il est un peu en autogestion. [rires] 

Notre but, c’est pas de faire du paternalisme. Ni de refaire un parti politique où les gens attendent après nous. C’est de lancer une dynamique. De montrer qu’on est une bande de jeunes, et que pour lancer une assemblée, on a besoin de rien.

 

Du coup, elles se tenaient où ces assemblées ?
Ça pouvait autant être dans des squats politiques, que dehors. Ça s’est fait un peu avec les moyens du bord à chaque fois. En arrivant dans une ville, on avait toujours quelque part où aller. Il y avait toujours des militants ou autres qui arrivaient à nous démerder un lieu.

Je crois que c’est arrivé une fois où on était en galère. Du coup, on a fait ça dans une salle de concert. C’était à Bordeaux ! On était en galère. Bordeaux, c’est un truc de ouf ! Y a même pas un sticker collé sur un mur. C’est tellement Alain Juppé [maire UMP de Bordeaux de 1995 à 2004. Réélu depuis 2006], en mode Kärcher ! Donc, voilà, on s’est retrouvé dans un p’tit bar hip-hop. Ils ont bien voulu nous prêter la salle gratuitement. On a pu compter sur des gens comme ça, qui sont pas forcément militants à la base, mais chez qui tu ressens leur plaisir d’aider.

Mais sinon, la plupart du temps, c’était dans des squats politiques.

 

Y a d’autres rendez-vous prévus ?
Pour l’instant, non. Ce qui nous a mis un peu mal à l’aise à la fin de l’Appel aux sans voix, c’est que les gens attendaient vraiment après nous, comme un parti politique. Donc nous, on s’est vraiment effacé du truc. Pour que les gens n’attendent pas après nous. Pour qu’ils s’organisent avec les leurs, avec leurs potes. Qu’ils check les gens qui sont dans la même vibe. Et que, si vraiment ils ont envie de faire quelque chose, qu’ils fassent un truc qui leur ressemble à eux, à leurs idées.

Nous, on est personne pour dire : « Faut faire ça ou ça ». Chacun a ses idées. Le but, c’est l’autonomie de chaque personne, et de créer quelque chose d’horizontal.

Donc est-ce qu’il y en aura d’autres ? Je sais pas. Pour l’instant, c’est pas forcément prévu.

 

Et sur Marseille, ta ville d’origine, vous faites des trucs avec l’Appel aux sans voix ?
Pas trop, pas trop. Pas tant que ça. Pendant longtemps à Marseille, il y avait des assemblées populaires. On en avait aussi lancées avec La Rage du peuple, pendant deux ou trois ans. Et après, pareil, on a lâché ça. Parce-que ça commençait à parler partis politiques, à dire qu’il fallait faire venir untel ou untel. Donc on a un peu lâché tout ça. Nous, à la base, ce qu’on veut, c’est que ça soit un outil du peuple. Vraiment le peuple, tu vois ?

Alors si après, le peuple, dans cette assemblée, il veut des partis politiques… Bon ben, pourquoi pas. Faites ce que vous voulez, quoi. Mais dans ce cas là, ciao.

Tu vois, en vrai, il y a eu pas mal de déceptions aussi. À Marseille, être militant c’est difficile. Et faire du concret à Marseille, c’est difficile. Pourtant, y a trop de trucs graves qui se passent là-bas. Avec les sans papier, les expulsions, tout ça… Mais y a toujours un syndicat, un parti, ou autre, qui tente de récupérer les mouvements.

La question que j’ai envie de poser, c’est : est-ce qu’on souhaite une transformation globale de l’humain et de son environnement, ou est-ce que c’est encore choisir des petites réformes à la con ? Moi, je me bats pas pour des petites réformes à la con. Parce-que sinon, c’est du réformisme. Et les réformistes… ben, c’est pas des révolutionnaires quoi ! Et quand au bout d’un moment tu vois toujours les mêmes schémas qui se reproduisent, ça fatigue. C’est fatiguant. Mais bon, t’inquiètes, on est là, et on perd pas espoir ! 

 

[1] : comme précisé en début d’article, cette interview de Keny Arkana a été réalisée en septembre 2009. Une « réédition 2012 » du site La Rage du peuple a été ouverte. Le logo utilisé est le même, le manifeste publié aussi. Cependant, rien n’indique avec certitude qu’il s’agit du même mouvement. Seule information diffusée sur le site : « le domaine est rédigé par Laurent Mutiny, auteur autodidacte né en 1987 à Bruxelles, en Belgique. » (retour au texte1)

[2] : le site de l’Appel aux sans voix n’est plus mis à jour, mais quelques personnes continuent encore aujourd’hui d’utiliser le forum. (retour au texte2)

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À visiter :
Keny-arkana.com, site officiel de Keny Arkana.

À écouter :
Interview de Keny Arkana, 20 mars 2008.

À voir :
« Carnet de route – Un autre monde est possible », documentaire distribué avec son premier album, « Entre ciment et belle étoile », 2006.

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2 Commentaires

  1. Pingback: récupération politique du rap

  2. Brg Manon

    31 juillet 2016 à 18 h 42 min

    J’adore Keny Arkana, mais il ne faut pas dire qu’on est pas politique quand on chante « appelle-moi camarade »

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