Interview de Keny Arkana : « Je me bats pas pour des petites réformes à la con »

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Publié le 6/12/2012
Keny Arkana _ Because Music

2. L’approche des partis politiques pendant les présidentielles.

 

Pendant les élections [présidentielles de 2007], y a des partis politiques qui ont essayé de se rapprocher de toi ?
Ben ouais !

 

Qui ?
Ah ben… ça va pas être Sarko, hein. Ça va être plutôt les José Bové [qui était candidat aux présidentielles 2007], les Besancenot, tout ça.

 

C’était quoi leur approche ?
Ben ils me téléphonaient, ou ils me laissaient des messages. Ou ils envoyaient des mails…

Déjà, dès le début de cette campagne, y a plusieurs partis politiques qui voulaient La Rage [La Rage du peuple, l'association qu'elle a créée avec un ami]. Là j’ai dit : « Même pas en rêve ! »

D’ailleurs, c’est ça aussi qui m’a énervé de me faire détourner par le FN. Je dis non à tous les partis de gauche, et au dernier moment, eux ils prennent Nettoyage au Kärcher pour l’hymne du FN ! Je me suis dit : « Mais c’est pas possible ! » Presque, j’aurai dû dire oui à José Bové quoi. [rires]

José Bové, je l’aime bien. J’ai rien contre lui. C’est juste que je voulais pas rentrer dans ce délire institutionnel. Pour moi, y a pas de changement avec les institutions. Aujourd’hui, y a plus de pouvoirs nationaux. Qu’est-ce que tu vas faire avec les institutions nationales ? J’ai juste pas envie de rentrer dans ce délire-là.

Donc, ils m’ont appelée pour récupérer La Rage. Après, ils m’ont demandé si j’acceptais de faire des concerts pendant leurs meetings à Marseille, ou ailleurs. J’ai tout refusé. C’est pas ma vision du truc.

Déjà, José Bové candidat à la présidentielle, ça m’a déçue. Je me suis dit : « Ah non, frère ! Viens, on continue à arracher les trucs ! Viens, on fait de la désobéissance ! Mais frère, commence pas à devenir politiquement correct et à rentrer dans le moule… » Après, il a ses raisons aussi. Et je vais pas le juger pour autant. Mais je vais pas encourager ça non plus. Même si, certainement, j’aurai préféré un José qu’un Nico.

Mais de toute façon, même s’il était passé, il allait faire quoi ? Aujourd’hui c’est l’Europe, c’est le monde… Aujourd’hui, c’est mondial. Tu vas changer quoi au niveau national ? Enfin, pour moi, c’est pas comme ça que ça va changer.

Donc voilà, j’ai tout refusé.

 

Ils ont compris, ou ils ont quand-même insisté ?
Ils ont relancé plusieurs fois.

Maintenant je les comprends, tu vois. Ils voient le PS se choper des rappeurs… ils voient l’UMP se choper des rappeurs ! Ils se disent : « Nous aussi, il nous faut des rappeurs ». Je les comprends d’un côté. Mais.. Non ! Ils avaient qu’à rapper eux-mêmes ! [rires]

 

Parfois dans les manifs, j’entends tes morceaux, comme La Rage, qui sont diffusés sur les chars des partis politiques. Est-ce que c’est quelque chose qui t’énerves ?
Moi, j’aime pas les étiquettes. Maintenant, j’ai rien contre les militants en eux-mêmes. C’est plus le côté institutionnel qui m’énerve. Mais si ma musique donne la pêche aux gens, aux militants, alors tant mieux. Tant qu’il n’y a pas l’étiquette d’un parti politique sur ma musique, ça va.

Je fais pas l’amalgame entre un gouvernement et un peuple, ni entre une institution et les militants. Les militants qui sont en bas, ils ont cette fougue de vouloir changer les choses. Même si, d’après moi, ils se trompent. Dans le sens où avec les institutions, on arrive à rien.

Après, c’est vrai que quand tu commences et que t’as envie de militer, tu sais pas trop vers où aller. Les gens ont envie de faire quelque chose, donc ils vont incorporer un truc, tu vois ? Souvent, ça va être la LCR, ou la CGT, ou je sais pas trop où… Maintenant, je pense pas que ça soit par là que ça se passe.

 

Sinon, je voulais te parler de la Fête de l’Humanité, organisée chaque année par le Parti communiste. Tu y as déjà participé ?
Ouais, j’avais fait un truc, y a longtemps. En 2006. Mais bon, je l’ai fait comme un concert normal. Comme un festival parmi tant d’autres.

Je me suis baladée vite fait dans les stands de la Fête de l’Huma. Et bon, c’est des stands… avec beaucoup de marchandises quoi ! Pour moi, y avait rien de politique là-dedans.

 

Mais que ce soit organisé par le Parti communiste, ça t’as pas dérangé ?
Ben ça se voit pas que c’est le Parti communiste, hein. J’en ai fait des trucs militants. Et pardon, mais la Fête de l’Huma ça ressemble plus aux Eurockéennes qu’un concert de soutien aux Tanneries [centre social, culturel et politique autogéré à Dijon, ouvert depuis octobre 1998]. La Fête de l’Huma, je l’ai fait, je m’en fous. Pour moi y avait rien de militant là-dedans. Maintenant, le public, les gens qui y sont… ça, ça fait plaisir.

 

Sinon, tu connais Paris Hip-Hop [festivals « hip-hop citoyen », organisés chaque année par la radio Générations et financés en partie par des institutions publiques] ? Tu penses que c’est bien ou pas bien ?
Non, je connaissais pas.

Après, je vais pas te dire c’est bien ou c’est pas bien. Moi, je le ferai pas. C’est clair que jamais de la vie, j’irai demander quoi que ce soit à une mairie ou autre. Maintenant, les gens font ce qu’ils veulent. Je suis pas la juge, en mode tribunal : « Là c’est bien, là c’est pas bien. » Les gens font ce qu’ils veulent ! C’est pas les pires choses qu’il peut y avoir dans le rap. Maintenant, mes potes et moi, jamais ont ira gratter un centime aux politiques. Ça c’est sûr.

Après, chacun fait ce qu’il a à faire. Le rap, ça fait longtemps que c’est plus une musique de lutte. Enfin, le rap-business, le rap établi… Et je vais pas être choquée parce-qu’un rappeur ira faire une pub pour Nike, par exemple. Au bout d’un moment, ça me choque même plus. Je sais dans quel milieu je suis. Entre guillemets, parce-que j’y suis pas vraiment.

Ça fait longtemps que le rap a viré capitaliste. Donc la radio Générations qui va demander des sous à la mairie, ça me choque pas. Maintenant, je le ferai pas.

 

Mais quelque part, est-ce que c’est pas aussi le rôle des élus locaux et des institutions culturelles, de permettre que des manifestations de rap aient lieu ?
Mais pour moi, on fait une musique rebelle. Une musique marginale. Donc, on a rien à foutre dans leur télévision de merde. Parce-que de toute façon, on est jamais pris au sérieux. Et on a rien à foutre avec leurs mairies et leurs machins.

Le rap n’a jamais eu besoin d’eux, en vrai. Même s’il y a trois rappeurs qui passent dans leurs chaînes de télé, ça reste trois rappeurs. Alors que le mouvement rap, ça fait plus de vingt ans qu’il est en France. C’est la musique la plus écoutée par les jeunes, et on est toujours autant boycottés. Donc, vas-y : ils nous boycottent, on les boycotte. On a pas besoin d’eux et ils ont pas besoin de nous.

Pour moi, c’est une musique résistante. Donc, est-ce que c’est le rôle des élus locaux de filer des sous à une musique qui leur crache dessus ?… Bon après, on est plus à la première hypocrisie. Moi je le ferai pas.

 

(Suite, page 3)

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2 Commentaires

  1. Pingback: récupération politique du rap

  2. Brg Manon

    31 juillet 2016 à 18 h 42 min

    J’adore Keny Arkana, mais il ne faut pas dire qu’on est pas politique quand on chante « appelle-moi camarade »

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