À Paris, faut-il retirer les fresques du temps des colonies ?

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Publié le 15/11/2012
Au nègre joyeux, place de la Contrescarpe, Paris.

Les enseignes parisiennes représentant des scènes de l’époque coloniale française ont-elles encore leur place sur la voie publique ? Les avis divergent. Reportage.

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Illustration : l’enseigne « Au nègre joyeux », place de la Contrescarpe, Paris. (Photo : « Au Nègre Joyeux », Matt Corks – Flickr).

(=> Article publié le 18/09/2011, sur Rue89).

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« Choquant ! » C’est le mot le plus répété par les passants quand on les interroge à propos de l’enseigne qui surplombe la place de la Contrescarpe, au bout de la rue Mouffetard, à Paris (Ve arrondissement).

Une scène d’un autre temps y est représentée, dans laquelle une femme de la haute société se fait servir à table par celui qui est visiblement son domestique, un Noir, au sourire béat. Le tout surmonté d’un écriteau : « Au nègre joyeux ».

Aline, jeune Parisienne qui profite du soleil dans ce coin très fréquenté de la capitale, dit « être gênée à chaque fois ». Elle rajoute : « Je trouve que c’est vraiment déplacé. Déjà un Noir qui sert une Blanche, comme ça… Et en plus le mot “nègre”… C’est vraiment raciste. »

Son avis ne semble pas être isolé. Un énorme éclat de verre, sur le côté droit du tableau, est là pour en témoigner.

Le « Nègre joyeux » n’est pas la seule fresque polémique

L’enseigne représenterait le jeune indien Zamor, serviteur de la comtesse du Barry, affranchi après que celle-ci a été condamnée à la guillotine par les révolutionnaires.

D’après diverses sources, elle aurait été mise en place par l’une des premières chocolateries de la capitale, ouverte en 1748. Colonies, Noir au grand sourire, et commerce du cacao… Tout un symbole de l’iconographie publicitaire.

Parmi les multiples enseignes d’époque qui jalonnent la rue Mouffetard, le « Nègre joyeux » est la seule à porter ce

L'enseigne Au Planteur, rue des petits-carreaux, Paris

L’enseigne Au Planteur, rue des petits-carreaux, Paris.

caractère particulier. Elle n’est en revanche par l’unique de la capitale.

Deuxième arrondissement de Paris, rue des Petits-Carreaux, dans le prolongement de la rue Montorgueil. Au numéro dix, une peinture sur céramique représente cette fois un Noir, vêtu d’une simple culotte, au service d’un Blanc.

Baptisée « Au planteur », l’enseigne est installée en 1890 par une boutique proposant des « produits exotiques », principalement du café. « Le planteur » désignant à cette époque le colon, propriétaire ou exploitant d’une plantation.

« Ces enseignes font partie du patrimoine parisien »

Une question se pose : ces enseignes, dans lesquelles esclaves noirs et maîtres blancs sont exhibés en pleine rue, ont-elles encore leur place ?

Sur la Toile, les avis sont partagés. Pour certains, « elles font partie du patrimoine parisien », « le mot nègre n’avait pas de sens péjoratif à cette époque », ou encore « ça permet de se souvenir de son passé (qu’il ait été bien ou pas…) ». D’autres s’offusquent, et pensent qu’il faut tout simplement les retirer.

Dans les locaux de Sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique, on est vite lassé par ce genre de questions. Pierre Housieaux, président de l’association, n’aura qu’une remarque rapide : « Vraiment, il y a plus grave en matière de défense de patrimoine. Cette polémique n’a aucun sens. Réécrit-on l’histoire ? Laissons donc nos enseignes dans les pierres. »

D’autres personnes de l’association feront remarquer que Bertrand Delanoë a déjà fait renommer, en décembre 2001, la rue Richepanse à Paris (devenue rue du Chevalier-de-Saint-Georges), « à cause, encore, de ces histoires coloniales ».

« Il n’y a rien qui explique ce que représentent ces images »

Du côté du Conseil représentatif des associations noires (Cran), on opte pour l’ouverture d’un réel débat public sur la question. « On a déjà été alertés sur ces images, explique Claudine Tisserand, vice-présidente du Cran. Le problème qui se pose, c’est qu’il n’y a rien qui explique ce qu’elles représentent réellement. Et les enfants grandissent avec ce genre de stéréotypes sur les rapports de domination. Il n’y aucun travail de sensibilisation. »

Elle rajoute : « Personnellement, je suis pour les enlever toutes. Mais la société civile doit dire ce qu’elle en pense. Il faut qu’il y ait un débat contradictoire sur la question. »

Quoiqu’il en soit, le « Nègre joyeux » et le « Planteur » sont tous deux inscrits au registre des monuments historiques. Impossible de les déplacer, modifier ou de les retirer sans accord préalable du préfet ou du ministre de la Culture.

À Paris, ces enseignes ne sont pas les seules références coloniales. La « palme » reviendrait au 12e arrondissement. Alfred Fierro, dans son « Histoire et mémoires du nom des rues de Paris », publié en 1999, recense 151 appellations de rues, avenues, et autres lieux ayant trait à la colonisation française. Il en donne même un pourcentage : 37% sur la totalité des voies du secteur.

Cette concentration de références au passé colonial dans le XIIe n’est d’ailleurs certainement pas un hasard. En 1931, l’arrondissement accueillait « l’Exposition coloniale internationale ». Là où a été construit, pour l’occasion, le Musée des colonies… rebaptisé et remplacé depuis 2007, par la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

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Actualisation, novembre 2012 :

Peu après la publication de cet article sur Rue89, l’association Brigade anti-négrophobie a lancé une campagne auprès de celui qui était alors ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, pour que soit retirée l’enseigne du Nègre joyeux.
Rejointe par plusieurs collectifs, tel que Cités en mouvement, ainsi que par quelques personnalités, l’association a organisé, depuis fin 2011, plusieurs manifestations devant l’enseigne située place de la Contrescarpe, à Paris.

- Lire la lettre adressée au ministre de la Culture, rédigée par l’avocat Charles Morel, saisi par les collectifs Cités en mouvement et de l’Alliance noire citoyenne.

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À lire :

« Frédéric Mitterrand retirera-t-il l’enseigne “Au Nègre joyeux” ? », sur StreetPress.
« La Brigade Anti Négrophobie manifeste contre la peinture de trop », sur le BondyBlog.

 

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